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A la rencontre des acteurs de la filière textile dans les Vosges


Les journalistes de l’AJPME sous la bannière du label Vosges terre textile ©Garnier-Thiébaut

Les journalistes de l’AJPME sous la bannière du label Vosges terre textile ©Garnier-Thiébaut

Le 21 octobre 2021, renouant avec le voyage d’étude annuel, un groupe de journalistes de l’AJPME est allé à la rencontre d’entrepreneurs du label Vosges Terre Textile et a visité plusieurs de leurs usines. Cette filière industrielle fait preuve de résilience depuis les années 2010. Elle innove et relocalise.

L’industrie textile vosgienne compte aujourd’hui une trentaine d’entreprises. Elle emploie environ 3000 salariés, contre 40 000 ouvriers dans les années 1930. Elle s’est implantée dans les Vosges au XVIIIe siècle, issue d’une tradition de filature et de tissage (laine, chanvre et lin) présente en Lorraine dès le milieu du XIIIe siècle. Dans les vallées vosgiennes, à partir de 1765, des usines s’installent à l’emplacement d’anciens moulins pour profiter de la force hydraulique. La filière se développe jusqu’à compter 242 usines dans les années 1930, dans lesquelles travaillent alors quelque 40 000 personnes ! L’activité décline à partir des années 1950 et la chute s’amplifie dans les années 1970 sous le coup de la concurrence des productions asiatiques (fermeture de l’entreprise Boussac qui comptait 25.000 ouvriers dans 65 usines).

Mais depuis une dizaine d’années la filière fait preuve de résilience. Plusieurs entrepreneurs se sont mobilisés pour enrayer le déclin de l’activité et la chute des effectifs.

La filière textile des Vosges aujourd’hui

Le label Vosges terre textile

L’essentiel des acteurs de la filière sont désormais réunis au sein du Label « Vosges terre textile » conçu et mis en place par les industriels vosgiens pour redresser leur activité en 2011. Il réunit environ 35 adhérents (qui totalisent 18 millions de produits labellisés, et 400 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020).

Gerardmer (Vosges) est un lieu historique d’implantations d’entreprises du textile dans les Vosges ©Ajpme

Cette AOC industrielle garantit le caractère local de la fabrication (dans le département des Vosges), une démarche de qualité et le respect de normes environnementales. Pour être labellisé, il faut que 75% de la production soit fabriquée sur place, ce qui représente un circuit très court et plus exigeant que le Made in France, selon Jules Petras, chargé de mission pour le label qui a accompagné les journalistes de l’AJPME dans cette journée d’étude avec Paul de Monclos, président de Garnier-Thiébaut et initiateur du label. Jules Petras rappelle que 95,7% du textile vendu en France est importé, même si quelques autres filières de production locale existent dans l’Hexagone, réunies sous des labels similaires rassemblées sous le label France terre textile, fruit de l’extension de la démarche des Vosgiens.

Les enjeux actuels

Durant la pandémie de Covid-19, les usines vosgiennes ont fabriqué des masques pour répondre à l’explosion de la demande. Les entreprises de la filière ont eu recours aux dispositifs de soutien de l’État, chômage partiel, prêt garanti par l’Etat (PGE), plan de relance… En fonction de leur clientèle (particuliers, professionnels automobiles ou secteur hospitalier) elles ont plus ou moins pâti de la crise, et rencontrent aujourd’hui des difficultés liées à la forte hausse des prix et à la pénurie des matières premières (fils, coton…).

En 2019, un audit de Vosges terre textile a fait état de 157 postes à pourvoir sur 3 ans (techniciens de maintenance industriel, couturiers…) : les entreprises locales cherchent à recruter, et forment souvent leurs recrues en interne. Sachant que la formation d’un teinturier demande sept à huit mois et celle d’un tisserand 18 mois… Garnier-Thiébaut forme en permanence 7 ou 8 alternants.

Aujourd’hui, cette filière industrielle est à l’écoute de tendances sociétales majeures : innovation technologique, démarches RSE (respect de critères environnementaux et sociétaux), recyclage, relocalisation, circuits courts…

Créée en 1833, l’entreprise Garnier-Thiebaut est installée à Gerardmer
©Laure Bergala – Ajpme

Une filière complète

La filière textile des Vosges a la spécificité d’être très atomisée, et de réunir la totalité de la chaîne de valeur, à l’image de celle du district de Biella en Italie que l’AJPME avait découverte lors de son voyage d’étude en juin 2019, avant la pandémie : recherche et développement, création, filature, tricotage, ennoblissement, teinture, finition, confection, logistique… Cette variété de métiers se traduit aussi par le tissu économique qui comporte une trentaine de petites et moyennes manufactures. A côté d’entreprises patrimoniales emblématiques (telles Garnier-Thiébaut créée en 1833, ou la société François Hans pour la marque Blanc des Vosges, créée en 1843), de nouvelles entreprises s’implantent dans le département (les jeans 1083 en 2021, l’Atelier TB depuis 2017…).

Les productions sont très variées : produits grand public, vêtements professionnels, produits techniques pour les secteurs des transports, du bâtiment, de l’alimentation (corderie)…. Pour pouvoir proposer des gammes complètes, des entreprises doivent aussi importer certains produits comme les serviettes éponges qui ne sont plus fabriquées en France.

Visite de trois usines et rencontre avec des entrepreneurs

Maille Verte des Vosges : tricotage, technicité et R&D

Métier circulaire à tricotage dans l’usine Maille Verte des Vosges
©Laure Bergala – Ajpme

Eric Néri, son président, nous a fait visiter l’entreprise Maille Verte des Vosges SAS, 35 salariés, environ 6 millions de chiffre d’affaires) située à Saint-Nabord. Auparavant cadre dans l’industrie textile, il l’a fondée en 2010, sur la base de la reprise d’AMES Europe, producteur de supports d’enduction pour l’industrie automobile depuis 1969, une activité qu’il a conservée.

Maille Verte des Vosges fabrique aujourd’hui en tricotage circulaire des textiles techniques pour approvisionner différents secteurs, notamment des fabricants de vêtements professionnels techniques de protection et d’image, des équipementiers automobiles… Elle commence aussi à exporter vers l’Allemagne.

Eric Néri montre le « orange haute sécurité » sur un tissu double face fabriqué par son entreprise Maille Verte des Vosges ©Laure Bergala – Ajpme

L’entreprise fait tourner une soixantaine de machines de tricotage automatisées (la maille est faite à partir de boucles de fils, alors que le tissage entrecroise des fils de chaîne et de trame). Puis, les rouleaux de tissu sont traités dans les machines à blanchiment, teinture et finition, pour le colorer et lui donner des caractéristiques spécifiques en fonction de son usage final : orange haute visibilité, non feu, solidité à la lumière… L’entreprise possède deux laboratoires intégrés pour le développement des couleurs créées sur place à partir de la demande des clients, et pour le contrôle de la qualité. Elle confectionne notamment des tissus double face avec un tissu orange haute sécurité qu’elle fabrique.

Maille Verte des Vosges possède un laboratoire de fabrication des couleurs ©Laure Bergala – Ajpme

Maille Verte des Vosges est engagée dans une démarche RSE et labellisée Vosges terre textile, OEKO Tex*, fournisseur et achats responsables, et notée mention très bien par l’indicateur BIOM***. Elle dispose de sa propre source d’eau, – une des richesses naturelles de la région qui a permis l’implantation historique de la filière dans les Vosges – , et envoie tous ses déchets vers une station d’épuration à proximité dont elle est partenaire.

Innovante et à la pointe en R&D, l’entreprise souffre cependant du renchérissement actuel du prix des matières premières, qu’elle ne peut pas totalement répercuter à ses clients, ce qui écrase ses marges. Mais elle continue à se développer et cherche à recruter, tout en formant en interne des recrues.


Garnier-Thiebaut : du linge de maison haut de gamme pour professionnels et particuliers

Paul de Monclos a reçu les journalistes de l’AJPME dans l’entreprise Garnier-Thiebaut ©Garnier-Thiebaut

Paul de Montclos, son président, qui nous a accompagné tout au long de la journée, nous a fait visiter l’entreprise Garnier-Thiebaut fondée en 1833, la plus ancienne de la région. Depuis 2006, elle est Entreprise du Patrimoine Vivant. L’usine a été entièrement reconstruite en 1951 après avoir été rasée pendant la guerre. La famille de Monclos l’a rachetée en 1985 et Paul de Monclos est à sa tête depuis 1995. « Nous avons changé le modèle économique et fait ce que les autres ne voulaient pas faire, des petites séries. Nous avons modifié en profondeur l’organisation et les outils, embauché deux stylistes, spécialisés dans le dessin et dans la couleur, qui est notre marque de fabrique. Tout cela justifie nous prix 3, 4, 5 à 6 fois plus chers que les produits d’importation lointaine », résume Paul de Monclos. L’entreprise peut par exemple créer et fabriquer 400 pièces (type serviettes) pour un restaurant avec son logo personnalisé. Elle importe cependant certains produits, comme les serviettes éponges, pour pouvoir proposer une gamme complète à ses clients. « Le textile est une industrie à la fois très locale et très globale et nous sommes tenus de faire une part de négoce », précise Paul de Monclos. L’entreprise s’est positionnée sur deux marchés complémentaires : création de linge de maison/art de la table haut de gamme pour les grands hôtels, palaces et établissements gastronomiques et, depuis 1996, différentes gammes de produits sont vendus aux particuliers (800 à 1000 références en stock).

Des journalistes de l’AJPME devant une machine à tisser un tissu coloré, marque de fabrique de Garnier-Thiébaut ©Laure Bergala – Ajpme

Garnier-Thiebaut (220 salariés, 46 millions d’euros chiffre d’affaires dont 45% du CA à l’export dans 85 pays, avec une filiale aux États-Unis qui réalise 20 millions d’euros du CA global) possède aujourd’hui deux usines qui intègrent toute la chaîne de fabrication, du traitement des fils à la distribution des produits finis : métiers à tissage Jaquard (le dessin ou le motif se forment par entrecroisement des fils de chaîne et de trame -NDLR), machines pour les phases d’ennoblissage, ainsi qu’un atelier de confection où travaillent des couturières à la finition de certains produits (ourlets, bourdons…).

Machine à tisser du coton au motif de la poule rousse de Garnier-Thiébaut ©Laure Bergala – Ajpme

L’entreprise est labellisée Vosges terre textile, certifié ISO 9001(qualité), ISO 14001 (environnement), et noté « excellent » par BIOM***.

Crouvezier Développement, un ennoblisseur historique et innovant

Crouvezier Développement est spécialisé dans l’ennoblissement, le traitement du tissu brut acheté à d’autres ©Laure Bergala – Ajpme

La directrice de la qualité de l’entreprise Crouvezier Développement située à Gerardmer nous a fait visiter cette entreprise familiale fondée en 1860 par Jean-Henri Crouvezier, tisserand. Depuis 2016, elle est dirigée par Séverine Crouvezier (6e génération). Elle compte 55 collaborateurs et réalise 7,55 millions d’euros de chiffre d’affaires (2019) dont 15% à l’export.

L’entreprise est spécialisée dans l’ennoblissement : le traitement de tissu brut acheté à d’autres, et possède des machines dédiées à divers procédés très précis. La préparation des supports se fait selon différentes techniques. Le blanchiment permet d’enlever la colle et de blanchir le coton, écru à l’origine, et d’enlever les débris. Il faut ensuite le laver dans d’immenses machines qui peuvent contenir jusqu’à 2000 mètres de tissu.

Cette machine qui lave le coton chez Crouvezier peut contenir 2000 mètres de tissu ©Laure Bergala – Ajpme

Les finitions se font également selon de nombreux procédés. Jusqu’à 800 traitements différents peuvent être réalisés dans l’usine : traitement non feu, déperlant, adoucissant… L’émerisage permet par exemple de créer un effet peau de pêche à l’aide d’un papier « Emeri », le grattage permet de fabriquer du tissu destiné aux alaises, le « calandrage » donne de la brillance… Les apprêts peuvent être mécaniques ou chimiques.

L’impression se fait sur des machines via des cadres rotatifs qui permettent d’imprimer jusqu’à 12 couleurs. A côté des méthodes d’impression traditionnelles, Crouvezier Développement a lancé une activité d’impression numérique en 2016, après avoir acquis la première machine d’impression grande largeur de France (3,2 mètres). La branche UP-Textile est devenue en 2018 une entreprise autonome, également dirigée par Séverine Crouvezier.

Crouvezier Développement est notamment labellisée, label Vosges terre textile Oeko Tex* et Global organic textile standard (GOTS)**. Elle possède ses propres stations d’épuration.

Crouvezier Développement est un ennoblisseur historique innovant ©Laure Bergala – Ajpme

Lors de la pause déjeuner, les journalistes de l’AJPME ont également pu rencontrer d’autres chefs d’entreprises de la filière Vosges terre textile. Outre Paul Néri et Paul de Monclos, ils ont pu échanger notamment avec Anne Orivel (coopérative Manufacture textile des Vosges), Guy Bœuf (Bragard), André Leidelinger (Bleu Forêt) et Nicolas Streichenberger (société ALM).

Anne Daubrée et Laure Bergala

Des labels et certifications bio et RSE
* Oeko Tex : label visant à garantir des textiles exempts de produits toxiques pour le corps et l’environnement
** Global organic textile standard (GOTS) : label garantissant des procédés de fabrication et de transformation respectueux de l’environnement, le respect et l’amélioration des conditions de travail, l’utilisation de fibres biologiques, l’interdiction d’intrants dangereux comme les métaux lourds toxiques ou les solvants. 
*** indicateur BIOM : responsabilité sociétale et environnementale, développement du territoire.

Découvrez les articles qui se réfèrent à cette rencontre
Recyclage et valorisation : une dynamique de filière, par Julie Le Bolzer dans Les Echos
Le textile Made in France retrouve des couleurs, par Jacques Gautrand, Consulendo